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Enquête mycologique, au cœur de la brigade d’investigation des champignons

Identifier un champignon n’est pas chose aisée au premier abord et c’est pourtant une démarche essentielle pour éviter toute fâcheuse méprise qui peut devenir fatale si on consomme un champignon toxique ou mortel.

Partons en immersion avec un enquêteur de la BIC, brigade d’investigation des champignons, qui va nous prouver qu’identifier, c’est comme procéder à une enquête policière, mettre en place une méthodologie, se poser des questions dans un certain ordre, recouper des indices jusqu’à l’appréhension des suspects. Les deux suspects qui vont illustrer notre propos font partie du redoutable gang des psathyrellacées, une famille de champignons lourdement armée pour décomposer et recycler la matière organique morte.

Voilà comment doit se dérouler l’enquête. L’ordre des questions est très important, ce que j’appelle la méthode de l’entonnoir ou méthode SAPE (scène-arme-portrait-empreinte), resserrer l’étau sur le suspect pour le faire avouer.

Psathyrella candolleana

Psathyrella candolleana

Parasola plicatilis

Parasola plicatilis

La scène du crime

Ici la scène du crime est au sol, dans le lit temporairement asséché d’un ruisseau traversant une forêt de feuillus. D’autres champignons peuvent pousser sur le bois, dans des pelouses, des prairies, associé à un arbre, etc. C’est un point important à noter, avoir une description précise de la scène du crime car les gangs fongiques règnent sur des territoires spécifiques.

L’arme du crime, où comment le champignon se nourrit

Les champignons peuvent se nourrir de 3 façons : par mycorhize, associés à des arbres, par saprotrophie en décomposant de la matière organique morte et par parasitisme en décomposant de la matière organique d’un être vivant. Quelques astuces : un champignon mycorhizien, qui s’associe donc avec les racines des arbres, ne poussera jamais sur du bois (là ce seront des saprotrophes ou des parasites). C’est une astuce qui permet de séparer par exemple les girolles mycorhiziennes (poussant au sol) des toxiques clitocybes illusoires (poussant sur bois). C’est moins évident de distinguer un mycorhizien au sol d’un saprotrophe au sol, mais il y a néanmoins deux astuces : faire attention à la scène du crime (on ne trouvera pas de mycorhizien en plein milieu d’une prairie sans arbres autour) et aussi la base du pied : un saprotrophe a généralement des déchets organiques collés à son mycélium.

 

Mycélium à la base du pied, avec débris agglomérés, signant la saprotrophie chez Psathyrella candolleana

Mycélium à la base du pied, avec débris agglomérés, signant la saprotrophie chez Psathyrella candolleana

On peut supposer fortement une saprotrophie

On peut supposer fortement une saprotrophie

Le portrait robot

Il s’agit d’abord de caractériser son allure générale : est ce que c’est un champignon classique avec pied et chapeau, une autre morphologie, a-t-il des lames, des picots, des tubes, etc.

Différentes structures : lames, plis, picots, tubes, poresDifférentes structures : lames, plis, picots, tubes, poresDifférentes structures : lames, plis, picots, tubes, pores
Différentes structures : lames, plis, picots, tubes, poresDifférentes structures : lames, plis, picots, tubes, pores

Différentes structures : lames, plis, picots, tubes, pores

Quelle est la couleur des lames, comment elles s’insèrent sur le pied (libres ou non) etc.

Lames libres, adnées, échancrées
Lames libres, adnées, échancréesLames libres, adnées, échancrées

Lames libres, adnées, échancrées

Enfin, il faut regarder comment il est habillé. Un champignon, quand il émerge du sol, est protégé dans un « cocon », ce qu’on appelle le voile général (ou voile universel). Ses lames sont aussi protégées par une membrane, le voile partiel. Voile général, voile partiel, ces termes sont importants pour l’enquêteur. Quand le champignon grandit, ces lames se déchirent et il peut rester ou pas des lambeaux sur le champignon adulte. Des restes de voile général sont par exemple la volve à la base du pied des amanites, les flocons sur le dessus du chapeau également chez les amanites, des lambeaux sur le chapeau comme chez certains coprins. Des restes de voiles partiels sont l’anneau comme chez les agarics, amanites, lépiotes, de la cortine comme chez les cortinaires, etc. On le voit, il faut bien observer, chaque détail à son importance.

Schéma des voiles (https://www.monaconatureencyclopedia.com/fungi/?lang=fr)

Schéma des voiles (https://www.monaconatureencyclopedia.com/fungi/?lang=fr)

Des voiles : flocons, cortine, anneau, volveDes voiles : flocons, cortine, anneau, volve
Des voiles : flocons, cortine, anneau, volveDes voiles : flocons, cortine, anneau, volve

Des voiles : flocons, cortine, anneau, volve

Un voile partiel qui protège les lames

Un voile partiel qui protège les lames

Un voile général bleu, sous forme de guirlande, sur ce pied de cortinaire

Un voile général bleu, sous forme de guirlande, sur ce pied de cortinaire

Pour imager, le champignon au début est comme David Banner, le scientifique de Hulk, tout habillé encore, avant de se transformer et de n'avoir plus que des lambeaux.

Des restes de voile (spécimen non comestible)

Des restes de voile (spécimen non comestible)

Les empreintes

L’empreinte des spores, plus précisément leur couleur, est une clé essentielle pour identifier le suspect. Elle est par exemple blanche chez les amanites, tricholomes ou lépiotes, chocolat noire chez les agarics, brune chez les cortinaires, etc. La connaissance de cette couleur est importante pour éviter de dangereuses méprises. On peut la déterminer (ce qu’on appelle faire une sporée) en posant le chapeau du chapeau sur une feuille de papier (blanche et noire) mais quelquefois on peut la visualiser d’emblée quand les spores se déposent sur le dessus d’un chapeau poussant sous un autre champignon, où quelquefois en observant attentivement les lames.

Dépôt de spores noires sur les lames de Psathyrella condolleana

Dépôt de spores noires sur les lames de Psathyrella condolleana

Dépôt de spores noires sur le chapeau de Psathyrella condolleana

Dépôt de spores noires sur le chapeau de Psathyrella condolleana

Une sporée rose déposée sur le chapeau de cet entolome

Une sporée rose déposée sur le chapeau de cet entolome

Une sporée déposée sur une feuille

Une sporée déposée sur une feuille

Quelques sporées

Quelques sporées

Faire appel à la police scientifique

L’application de la méthode SAPE permet dans tous les cas d’éviter de dangereuses confusions et permet au moins d’identifier à quel gang appartient le suspect. Mais, selon le gang, il faut faire appel à la police scientifique pour identifier précisément l’individu.

Cette police scientifique travaille avec des substances chimiques et un microscope pour aider la brigade de terrain. Forme et mesure des spores, présence et morphologie de certaines cellules (les cystides, les basides, etc.), le suspect est scruté de très près.

Spores de Parasola plicatilis, microscopie x1000

Spores de Parasola plicatilis, microscopie x1000

Cystides en forme d’outre et de bouteille de Parasola plicatilis, microscopie x1000

Cystides en forme d’outre et de bouteille de Parasola plicatilis, microscopie x1000

Rédiger son procès-verbal, sortir les codes en vigueur et mettre le suspect en garde à vue

Quand on dispose de tous ces éléments, il faut enfin se plonger dans un guide d’identification, et surtout à jour. Le guide actuel le plus à jour est celui de Guillaume Eyssartier et Pierre Roux, édition 4 (GEPR dans le jargon des enquêteurs). Le bon enquêteur aura tout d’abord consigné dans un procès-verbal tous les éléments recueillis sur le terrain, avec photos à l’appui, sans oublier les éléments transmis par la police scientifique. Comme l’inspecteur Colombo, l’enquêteur de la BIC a toujours son carnet avec lui pour noter tout élément d’enquête. Même le détail qui semble le plus insignifiant a son importance.

 

Ma femme aime les champignons, mais pas n'importe lesquels !

Ma femme aime les champignons, mais pas n'importe lesquels !

Avec tous ces éléments, le suspect peut être mis en garde à vue. L’enquêteur peut travailler avec son guide d’identification, en utilisant des clés dichotomiques, jusqu’à l’identification. L’enquêteur ne compare jamais des photos de guide avec son suspect (c’est le moyen le plus sûr de faire une erreur judiciaire) mais compare avec les éléments objectifs qu’il a notés et le texte descriptif du guide.

Quelquefois le guide ne suffit pas, surtout si on fait appel à la police scientifique, dans ce cas il faut des ouvrages spécialisés.

Enquête mycologique, au cœur de la brigade d’investigation des champignons

Conclusion de l’enquête

Nos deux suspects ont été identifiés et appréhendés. Finalement, le tribunal les relaxera, tenant compte de leur collaboration et service pour la connaissance fongique, et surtout les services rendus à l’écosystème forestier. Néanmoins le juge leur interdira de s’inviter à la table des enquêteurs.

Enquête mycologique, au cœur de la brigade d’investigation des champignons

Un dernier mot de l’enquêteur

Être enquêteur ne s’improvise pas, ne s’apprend pas dans des livres. C’est un travail de longue haleine, sur le terrain avec des enquêteurs aguerris et dans la brigade. L’enquête est quelque chose de méthodique, avec de l’observation et différentes étapes et dans un certain ordre. Bâcler cette enquête, c’est non seulement désigner quelqu’un à tort, mais surtout risquer sa vie si vous l’invitez à table. Par conséquent, le doute doit toujours être le binôme silencieux de l’enquêteur et la rigueur son cheval de bataille.

Non responsable pénalement des erreurs de détermination ou de la voracité des "sassemange?", laissons le dernier mot à l'avocat général de la défense :

Enquête mycologique, au cœur de la brigade d’investigation des champignons

Textes et illustrations :  Gilles WEISKIRCHER (Association Naturaliste Alsace Bossue - ANAB -)

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