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Alimentation 'vivante', une charlatanerie indigeste

On peut lire sur Internet des articles parlant de manger "vivant", d''alimentation "vivante".

L'objectif de cet article est de comprendre ce que signifient ces notions pour conclure finalement que ça ne signifie rien, que ça relève davantage de la croyance que des faits scientifiques.

C'est quoi manger "vivant", un aliment "vivant" ?

Sur un site Internet, on peut lire :

Alimentation 'vivante', une charlatanerie indigeste

- "Les aliments vivants, ce sont les produits naturels bruts, frais, non cuits et non transformés.
Ce sont les aliments qui contiennent le plus d’énergie éle
ctromagnétique."

Le même site parle ensuite d'aliments "biogéniques" qui correspondent en fait à tous les aliments germés et qui je cite "regorgent le plus d’énergie et de vitalité". En fait ces aliments "régénère", "C’est la magie de la vie ! Ces aliments repoussent car ils possèdent encore de la vitalité en eux"

Un autre site Internet nous indique que "L’alimentation crue est qualifiée d’alimentation vivante." Également, "manger cru permet de profiter des forces vibratoires contenues dans l’aliment" et de profiter des enzymes des aliments."

La même source cite Pierre-Valentin MARCHESSEAU (le fondateur de la naturopathie contemporaine, en France) : « L’homme, en assassinant journellement ses aliments par le feu, entretient un perpétuel attentat contre lui-même. L’aliment biologique varie avec les espèces, mais il doit toujours être cru, naturel et spécifique. Cru, c’est-à-dire que l’aliment ne doit pas avoir subi l’agression du feu qui bouleverse la qualité des principes vitaux : vitamines, minéraux, diastases (enzymes)… L’aliment cuit est morbidogène, impropre à la vie et engendre des carences ».

De tout les sites parcourus, les thèmes suivants se dégagent quand on parle d'aliments vivants :

- aliments crus ;

- graines germées ;

- potentiel vital, vibratoire, électro-magnétique ;

- aptitude à guérir, régénérer l'organisme ;

- aliments riches en enzymes soulagent un système surchargé et lui permettent de se rétablir.

Ce concept d'alimentation vivante est très souvent corrélé avec la naturopathie. On aura l'occasion d'y revenir ultérieurement.

Comment tout ça relève de la charlatanerie et de la sémantique pseudo scientifique

Le mythe des enzymes

Les aliments, d'origines animales ou végétales, contiennent bien des enzymes. Comme chez chaque être vivant, ces enzymes ont des fonctions diverses et variées. Chez les végétaux, leur fonction, entre autre et schématiquement, est d'aider la plante à vivre et à mûrir.

Ces enzymes sont biochimiquement des protéines, caractérisés par une structure tridimensionnelle qui leur confère leur activité. Dès lors que cette structure tridimensionnelle est altérée, l'enzyme n'est plus fonctionnelle.

Les enzymes des aliments sont dégradés par l’acidité de l’estomac sitôt le processus digestif amorcé. Lorsque le pH est inférieur à 3.2, les enzymes alimentaires sont complètement dénaturées par l'acide gastrique de l'estomac.

Comme les enzymes contenus dans les aliments sont des protéines, elles sont digérées de la même manière que n’importe quelle autre protéine et donc n'ont plus d'activité biologique.

Notre organisme possède ses propres enzymes pour vivre, pour la digestion. En terme de digestion, les enzymes des végétaux ne nous sont donc d'aucune utilité.

De plus, les enzymes des végétaux ne sont pas de même nature que nos enzymes digestives : mêmes intactes, elles ne pourraient pas remplacer nos enzymes digestives.

Par conséquent, que l'aliment soit cuit ou cru, aucune importance pour ses enzymes qui ne sont de toute façon qu'une source en acides aminés pour l'organisme afin de fabriquer, notamment,...ses propres enzymes.

Cette histoire d'enzyme contenus dans les aliments crus qui nous aideraient pour la digestion, est donc fausse.

Alimentation 'vivante', une charlatanerie indigeste

Quelques précisions :

- certains enzymes contenus dans les aliments peuvent être extraits de ces derniers à des fins technologiques; exemple de la papaïne (extraite de la papaye) pouvant être utilisé pour attendrir la viande ;

- certains enzymes contenus dans les végétaux ont des mécanismes d'action bénéfique pour notre organisme ; par exemple l'enzyme myrosinase contenu dans le brocoli, qui lors de la mastication et par une voie biochimique qu'on ne traitera pas ici, génère des isothiocyanates, composés connus pour avoir des propriétés anti-cancer. Cette enzyme est également présente notamment dans le radis, le raifort etc.

- certains enzymes contenus dans les végétaux sont des principes actifs utilisés en phytothérapie ;exemple de la bromélaïne de l'ananas utilisée pour les troubles digestifs. Dans ce cas, l'activité thérapeutique doit être encadrée avec une posologie donnée.

Dire que les enzymes des végétaux n'ont aucune propriétés pour l'organisme est donc faux mais il faut raison garder et ne pas faire de généralisation.

Le mythe des graines germées

Dès le départ on est dans le domaine de la pensée magique par assimilation ; on s'imagine une graine qui contient tout le "potentiel" de la plante adulte. Rien n'est plus faux. Même si une graine contient des réserves nutritives nécessaire pour que le plantule germe, cette dernière aura besoin de la photosynthèse et des nutriments du sol pour se développer. Par conséquent, cette image est fausse.

Le lien suivant effectue une comparaison nutritionnelle entre des graines germées et des salades :

L'auteur conclue qu'elles ne sont "ni formidables, ni extraordinaires, ni douées de pouvoirs.... ce sont juste des salades en devenir et à ce titre, elles sont quand même pas encore aussi intéressantes."

Il faut aussi rappeler que certaines graines germées, sont à l'origine de cas d’infections par une bactérie E. coli en Allemagne et en France, entraînant des cas de diarrhées hémorragiques, de syndromes hémolytiques et urémiques (SHU) et près de 50 décès en mai et juin 2011.

Alimentation "biogénique" et autre : quand la théorie vitaliste ressurgit du Moyen-Age

Au XVIIIème siècle, Paul Joseph Barthez (1734-1806) attribue les phénomènes de la vie à un « principe vital », distinct des forces physico-chimiques. Médecin, il se réclame explicitement de la tradition hippocratique : « J'appelle principe vital de l'homme la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain. Le nom de cette cause est assez indifférent.

Cette allusion à Hippocrate. Beaucoup de sites peu sérieux en nutrition n'hésite pas à ressortir une phrase (supposée) d'Hippocrate : "que ton alimentation soit ta première médecine"

J'ai déjà donné mon avis sur cette citation dans cet article :

La théorie vitaliste décline au XIX ème siècle avec les travaux notamment de Louis Pasteur qui enterre la théorie de la génération spontanée.

Quand certains sites d'alimentation "vivante" parle de "magie de la vie", potentiel "vital", c'est ressusciter cette théorie obsolète en jouant sur le principe de pensée magique par assimilation.

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Le potentiel électromagnétique des aliments

Alimentation 'vivante', une charlatanerie indigeste

D'autres sites parlent de potentiel électro-magnétique des aliments. Un champ électromagnétique est le couplage d’un champ électrique et d’un champ magnétique. Un champ électrique est produit par une différence de potentiel électrique (ddp) entre deux points : plus la ddp est élevée, plus le champ qui en résulte est intense. Le spectre des ondes électromagnétiques va des basses fréquences jusqu'au rayonnement gamma, les plus énergétiques, c'est à dire les rayonnements ionisants issus de matériaux radioactifs.

Donc si je suis la logique, pour consommer des aliments très "vivants", donc avec un fort potentiel électromagnétique, il vaut mieux en consommer qui soient radioactifs (sic).

Tenue de soirée pour manger "vivant"

Tenue de soirée pour manger "vivant"

Naturopathie et alimentation "vivante" : la soupe indigeste

La naturothérapie s'autoproclame "médecine qui cherche les causes de la maladie et qui dans la compréhension naturelle des signes et des phénomènes cliniques, biologiques et physiques, propose des traitements qui iront dans le sens du renforcement des défenses de l'organisme". Rien de bien nouveau en somme, reste la démarche diagnostique et thérapeutique qui peut paraître inquiétante surtout lorsqu'on lit la charte des naturothérapeutes :

"Un naturothérapeute est un médecin qui s'éloigne de la médecine hospitalière, inhumaine et parfois dangereuse; c'est un éducateur en santé, un hygiéniste, un médecin de l'environnement et du mode de vie(...) il essaie de rétablir les énergies de vie souvent inexistantes car masquées par des causes pathologiques. C'est un esthéticien : les gens en bonne santé sont beaux."(L'Impatient, n°26,1976).

Chez les naturothérapeutes le phénotype est le miroir des maladies présentes ou à venir. D'ailleurs Marchesseau (rappelez vous, on l'a rencontré dans le premier paragraphe), un des fondateurs d'une école de naturopathie, ne voulait-il pas proposer de sélectionner, suivant un canon morphophysiologique et des épreuves athlétiques, les meilleurs géniteurs seuls autorisés à avoir des enfants ?

Le lecteur curieux pourra consulter le lien suivant http://www.charlatans.info/naturo.shtml

L'origine du mythe des aliments vivants

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Certains sites qualifient de fondateur de l'alimentation "vivante" le Dr Edmond Bordeaux Szekely.

Né en 1905 en Roumanie et décédé en 1979, il est un érudit hongrois, un philosophe et un expérimentateur de la vie naturelle. Il a également été professeur de philosophie et de psychologie expérimentale à l'université Babes-Bolyai à Cluj-Napoca.

En 1923, il découvre dans les archives du Vatican des textes araméens. Leur traduction donnera au monde les fameux ouvrages connus sous le titre « Les Évangiles esséniens de la Paix ». Quelques années plus tard, il publiera « La vie Biogénique », un document qui fait l’éloge de la philosophie et des pratiques naturelles des Esséniens, cette communauté du temps de Jésus vivant autour de la Mer Morte, considérée comme une secte.

Précurseur du « Nouvel Âge », Szekely distinguera quatre groupes d’aliments dont les aliments biogéniques, qui génèrent la vie et les aliments biocidiques qui détruisent la vie.

Prenant en compte ces faits, les bases de l'alimentation "vivante" n'ont aucun fondement scientifique et sont l’œuvre d'une mouvance new-âge inspirée par les écrits d'une secte antique mystique. On est dans le domaine de la foi et non de la science

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

La mode paléo revisitée

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Extrait d'un site d'alimentation "vivante"

Nul besoin d'en rajouter qu'on touche ici au mythe des cavernes.

La vogue de l'alimentation "vivante", au même titre que celle du "paléo" ,serait davantage un symptôme émanant de consommateurs confrontés à des aliments industriels, soucieux de rétablir un lien plus naturel avec leur alimentation en excluant des produits "boucs émissaires" : les céréales pourvoyeuses de gluten, le lait et ses dérivés, etc.

On ne peut que se réjouir que le consommateur fasse davantage attention à son alimentation, à la qualité des aliments, prenne du temps pour cuisiner. Même pragmatiquement, ces régimes sont intéressants pour les apports importants en fruits et légumes, dont les bénéfices sur la santé ne sont plus à démontrer. Néanmoins:

- la démarche d'exclusion d'aliments (hors raison médicale) expose au risque d'une carence alimentaire si l'exclusion est mal menée (ce qui ne signifie pas qu'on ne peut pas remplacer un aliment par un autre) ;

- le paléolithique s'étend sur 2,5 millions d’années et recoupe une multitude de régimes alimentaires en fonction des périodes, régions des cultures qui ont déterminé les choix alimentaires ;

- il est illusoire de chercher des solutions dans la préhistoire, ce qui consisterait à nier l'évolution de notre espèce et son adaptation constante à l'environnement.

- le mythe du naturel ne correspond à rien de concret. J'ai traité ce sujet, appliqué à la consommation des plantes sauvages, dans cet article :

Mon avis personnel est qu'il faut arrêter d'inventer des régimes, des modes avec des noms farfelus et de revenir à la notion d'un bon équilibre alimentaire et variée, associé à une bonne hygiène de vie. Nul besoin de ressusciter les hommes préhistoriques ni les biologistes vitalistes du Moyen-Age. Mais le biais d'ancestralité fait vendre et c'est aussi le principe d'une mode.

Régime paléo mais sans alimentation "vivante"

Régime paléo mais sans alimentation "vivante"

Conclusions

Ces notions d'alimentation vivante , de manger "vivant", ne reposent sur rien de scientifique. Au contraire, on est dans le domaine de la pseudo-science avec une forte dose de croyance, de pensée magique par assimilation et de biais d'ancestralité.

La classification entre aliments "vivants" et aliments "morts" ne repose sur rien de concret. Que l'aliment soit cru ou cuit, il contiendra des nutriments utiles pour le corps.

Cette notion d'alimentation "vivante" est une mode alimentaire comme l'est le régime "paléo" et tant d'autres, ressortant des recettes du passé pour nous faire miroiter le paradis perdu.

Heureusement que les hommes du paléolithiques, qui eux mangeaient vraiment "paléo, n'ont pas eu affaire à cette mode où on n'aurait peut être jamais utilisé la cuisson. Selon une hypothèse récente et défendue par pascal Picq, maître de conférences au Laboratoire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France, la cuisson des aliments a joué un rôle dans le processus d'encéphalisation de notre espèce.Elle rend les nutriments des végétaux plus disponibles. En faisant cuire les légumes, les racines, nos ancêtres auraient permis au cerveau d’accéder plus facilement et de manière plus importante à des molécules importantes pour son développement.

De nature je me méfie des dichotomies simplistes et des généralisations, la réalité étant toujours plus complexe. La nutrition n'échappe pas à ce phénomène. Je ne m'étendrais pas sur le sujet mais la cuisson certes dénature des vitamines mais de l'autre côté elle facilite aussi la digestion de certains aliments et la meilleure assimilation d'autres nutriments (comme le lycopène des tomates), sans compter l'aspect assainissant.

Cru ou cuit, c'est un faux débat. L'équilibre et la santé se trouve dans les deux. En fonction du contexte physiologique (maladie immune, personne enceinte, etc.), il peut être recommandé de ne pas consommer certains produits crus à cause de divers dangers microbiologiques, éliminés par la cuisson.

Pour conclure, un clin d’œil à un aliment qu'on peut vraiment qualifier de vivant :

Alimentation 'vivante', une charlatanerie indigeste

SOURCES (non exhaustives) :

- https://www.efsa.europa.eu/fr/topics/topic/foodenzymes

- https://antigonexxi.com/2012/09/26/un-ete-tout-cru-j90-1e-partie/

- http://www.universalis.fr/encyclopedie/vitalisme/1-la-naissance-du-vitalisme/

- http://www.cancer-environnement.fr/Portals/0/Documents%20PDF/Rapport/Anses/Afsset/2008_Definition%20champs%20electromagnétiques.pdf

- http://www.energie-sante.net/as/?p=10

- http://www.wikiphyto.org/wiki/Ananas

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