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L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs

Cet article m'a été inspiré par une conférence sur les plantes médicinales à laquelle j'ai assisté le 24 février 2016 . La suite de cet article est un compte rendu de cette conférence additionné de nombreuses réflexions personnelles.

L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs

L'intervenant

Jacques Fleurentin est docteur en pharmacie, ethnopharmacologue, président fondateur de la Société Française d'ethnopharmacologie (SFE) et maître de conférences à l'Université de Metz.

Étudiant à la Faculté de Nancy, Jacques Fleurentin a eu comme professeur de botanique et de biologie végétale le regretté Jean-Marie Pelt.

Passionné d'ethnologie et d'anthropologie, il part au Yemen en 1975 comme coopérant de la Mission médicale française de Taez. Il y étudie les pharmacopées traditionnelles et recense les savoirs des tradipraticiens.

De retour à Metz en 1979, il créé et dirige le laboratoire de recherche en pharmacologie à l'Université de Metz.

En 1986, il fonde la SFE au Cloître des Recollets à Metz dont il est le président.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont certains sont listés à la fin de cet article et figurent en bonne place dans ma bibliothèque.

Pourquoi ce compte-rendu ?

Le conférencier est parvenu en un peu plus d'une heure a brosser tout les aspects de la phytothérapie et surtout nous en livrer une vision d'approche multidisciplinaire mais aussi intemporelle où les connaissances du passé et du présent forment une synergie dynamique et efficace. On est aux antipodes de la moisissure argumentative classique consistant à opposer l'ancestral et la connaissance scientifique.

J'ai profité de la présence de ce spécialiste de la phytothérapie pour approfondir avec lui certaines notions comme le totum et la variabilité en métabolites secondaires dans les plantes. Ses réponses très claires sont indiquées dans cet article. A ce titre je présente mes remerciements au Dr Fleurentin pour cet échange riche et constructif.

J'ai sélectionné durant la conférence, carnet de note en main, les passages qui m'ont semblés les plus intéressants à relater, des anecdotes, des notions qui ne sont pas traitées fréquemment dans les forums de phytothérapie. Évidemment ce compte-rendu n'est pas exhaustif ; par exemple, les propriétés des plantes qui ont été traités ne seront pas évoqués. Ces informations sont déjà disponibles dans d'autres sources et n'apporteront aucune valeur ajoutée ici.

Cet article se veut également être une introduction à l'approche ethnopharmacologique.

Salle comble pour la conférence (photo : page Facebook de la SFE)

Salle comble pour la conférence (photo : page Facebook de la SFE)

Préalable : qu'est ce que l'ethnopharmacologie ?

L’ethnopharmacologie est l’étude scientifique interdisciplinaire de l’ensemble des matières d’origine végétale, animale ou minérale, et des savoirs ou des pratiques s’y rattachant, mises en œuvre par les cultures traditionnelles pour modifier l’état des organismes vivants, à des fins thérapeutiques, curatives, préventives ou diagnostiques.

Elle aborde l’étude des médecines traditionnelles et de leurs “pharmacopées” sous un éclairage nouveau : celui apporté par la richesse et la diversité des nombreuses disciplines qui la composent (sciences humaines et sciences de la vie).

Grâce à l’ethnopharmacologie, le savoir empirique des médecines vernaculaires est actualisé à la lumière des connaissances scientifiques les plus récentes. Elle œuvre pour l'utilisation raisonnée et la valorisation des ressources naturelles, tout en sensibilisant les populations locales à leurs richesses naturelles et culturelles et en intégrant les médecines traditionnelles dans les systèmes de santé selon les recommandations de l'OMS.

C'est une démarche scientifique multi-disciplinaire à laquelle j'adhère fortement et qui est bien plus constructive et raisonnée que les élucubrations stériles des adeptes du Moyen-Age dont j'ai eu l'occasion de parler dans un précédent article.

Pour en savoir davantage, le site de la SFE : http://www.ethnopharmacologia.org/formation-ethnopharmacologie-appliquee-traditions-therapeutiques-medecines-demain/ ,ainsi qu'une page Facebook "SFE"

Tout le monde peut devenir adhérent à la SFE.

Des éléments de l'intervention

L'importance de l'ethnopharmacologie dans les médecines de traditions orales : exemple du chamanisme

Dans le chamanisme, le chaman est un guérisseur dont le but est de mettre le malade en communication avec le monde des esprits. Il joue le rôle d'ethnopsychiatre. A cet effet, ils ont sélectionnés des plantes pour rentrer en état de transe, des plantes hallucinogènes.

Cette particularité des chamans du continent américain ne se retrouve pas chez les chamans asiatiques qui rentrent en transe sans l'aide de plantes mais par la méditation.

Parmi ces plantes dites enthéogènes (qui rapprochent des dieux), on peut citer le mélange de plantes appelé Ayahuasca. Deux plantes constituent ce mélange : Baniopsteris caapi et Psychotria viridis. Psychotria contient une molécule proche de la sérotine qui entraîne des hallucinations. Mais seule, cette plante n'est pas active car rapidement dégradé par l'organisme. Banisteriopsis contient justement un inhibiteur qui dégrade cette première molécule, constituant ainsi un mélange actif.

L'ayahuasca a été expérimenté médicalement sur les addictions avec des résultats intéressants si accompagné d'une psychothérapie. Il convient de garder à l'esprit que l'ayahuasca tombe en France dans la législation des produits stupéfiants.

Comment les hommes, au milieu de cette flore amazonienne si diversifiée, ont-ils eu l'idée de cette association complexe ? Une hypothèse est qu'à côté d'une connaissance rationnelle déductive transmise de génération en génération, existe également une voie instinctive de découverte, que nous partagerions avec les animaux.

Avec le chamanisme, on est ici dans des traditions orales avec un risque de perte et d'appauvrissement de ces connaissances non écrites. L'ethnopharmacologie encourage les enquêtes de terrain et grâce à cette démarche scientifique, il a été établi que les traditions chamaniques sont dans 75 % des cas vérifiées. Ce savoir est précieux.

Il est donc stérile de faire une opposition entre la phytothérapie moderne et toutes ces traditions ancestrales. Au contraire, les deux fonctionnent en synergie et s'apportent mutuellement un corpus précieux de connaissances.

L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs

Les traditions écrites

La phytothérapie est une science très ancienne. Des tablettes sumériennes de 3000 av. JC indiquent déjà des plantes et leur usage.

La phytothérapie est présente dans les 4 médecines savantes de l'histoire des hommes (par médecine savante, on entend médecine sans religion) ; la médecine de l'Inde Ayurvédique, la médecine grecque hippocratique, la médecine arabo-persane qui est la continuité de la médecine grecque avec l'intégration d'éléments de la médecine indienne, et enfin la médecine chinoise.

Le savoir phytothérapeutique a circulé à travers les civilisations et en Europe, de nombreux textes au Moyen Age ont été traduits par les moines.

Il ne s'agit pas de relater ici toute l'histoire de la phytothérapie mais de garder à l'esprit qu'il n' y a pas d'opposition entre telle et telle médecine mais que cette connaissance a circulé à travers les civilisations et le temps, s'est mélangée. L'ethnopharmacologie s’intéresse à n'importe quel type de médecine.

Pour citer J. Fleurentin, "le chemin ethnopharmacologique peut aussi être perçu comme un chemin de découverte de notre propre culture médicale au travers de celles des autres"

L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs

Les plantes toxiques

De nombreux médicaments à succès proviennent de plantes toxiques. Une plante toxique exprime tout son potentiel thérapeutique si on maîtrise son dosage. De la manière dont on l'utilise, on glisse du toxique, de l'addiction au médicinal.

Parmi ces plantes toxiques on peut citer :

- la belladonne (Atropa belladonna) : contient de la scopolamine utilisée en patch contre le mal de mer

Au Moyen Age la belladonne faisait partie des plantes des "sorcières", utilisée avec d'autres plantes pour fabriquer un baume hallucinatoire permettant de se rendre au sabbat. Certains historiens pensent que ce baume était utilisé en administration intra-vaginale. Ce mode d'administration serait une explication à l'image du balai et le fait de..."s'envoyer en l'air"

Belladonne (atropa belladonna)

Belladonne (atropa belladonna)

- la pervenche de Madagascar (Cataranthus roseus) : a fourni les premiers anti cancéreux à base de plantes, notamment dans les traitements pour le cancer du sein.

Pervenche de Madagascar (Catharanthus roseus)

Pervenche de Madagascar (Catharanthus roseus)

- l'If du Pacifique (Taxus brevifolia) : dans l'écorce a été découvert le paclitaxel, une molécule cytotoxique, utilisée dans le traitement du cancer. Le problème est qu'il fallait un arbre centenaire pour traiter une personne. Dans l'if européen (Taxus baccata) a été trouvé une molécule proche du paclitaxel qui a par synthèse a donné une substance encore plus active, le docetaxel.

If d'Europe (Taxus baccata)

If d'Europe (Taxus baccata)

Un chiffre à retenir : 42 % des médicaments utilisés en chimiothérapie sont d'origine végétale

Sans encadrement médical et une posologie adaptée et précise, ces plantes sont très toxiques et leur usage en l'état est formellement déconseillé.

Divers points

La notion de totum

Pour certaines plantes (il est bien dit certaines, pas toutes), on constate que la plante prise en entière a une efficacité thérapeutique plus pertinente que si on isole le principe actif. C'est ce qu'on appelle la notion de totum. La recherche ethnopharmacologique répond également à ce type de problématique en identifiant les plantes pour lesquelles le principe de totum s'applique ou non.

Cette notion de totum est fausse pour les plantes toxiques. Leur dangerosité et toxicité implique que leur usage se fasse impérativement sous suivi médical avec une posologie rigoureuse.

La notion de monographie

Une monographie est composée d'un ensemble de spécifications qui définissent les caractéristiques qualitatives et quantitatives d'une substance en vue d'assurer une qualité optimale compatible avec les exigences de santé publique. Elle comprend une liste de dénominations communes et scientifiques de substances. Le rôle de ces monographies est de préciser les caractéristiques spécifiques du produit afin de définir une qualité pharmaceutique.

Pourquoi des monographies ?

Pour une même espèce de plante médicinale, on peut observer différents niveaux de variabilité :

- variabilité interspécifique : au sein d'une même espèce, les plantes n'ont pas forcément le même profil (par exemple phénomène d'homochromie, existence de sous espèces, etc.) Cette variabilité peut être liée au terroir et/ou des phénomènes épigénétiques ;

- variabilité intraspéficique : profils chimiques (chémotype) différents ;

- variabilté abiotique liée en fonction du cycle végétatif de la plante, du climat, des variations horaires, etc.

- variabilité liée aux conditions de séchage.

Pour réduire au maximum ces variabilités, la monographie définit tout les critères auxquels doivent répondre les plantes utilisées en phytothérapie.

La liste des plantes médicinales de la pharmacopée française est un répertoire officiel des plantes considérées comme possédant des propriétés médicinales (art. L. 4211-1 du Code de la Santé Publique). Depuis le 1er août 2013, cette liste compte 562 plantes, scindée en une liste A et une liste B. La vente de ces plantes médicinales en l’état est réservée aux pharmaciens, sauf pour celles libérées du monopole pharmaceutique et appelées plantes libérées.

Conclusions

La sensibilité écologique ne cesse de prendre de l'ampleur depuis ces dernières années. Cette tendance se ressent également avec l'engouement pour les plantes médicinales.

L'éthnopharmacologie a toute sa place dans cet engouement, de part sa démarche scientifique mais aussi de sauvegarde d'un patrimoine oral qui porte en lui même les germes de sa fragilité.

Ce savoir naturel appartient avant tout aux ethnies qui l'on découvert et ne saurait être exploité au seul bénéfice de ceux qui s'en empareraient. La convention sur la biodiversité de l'ONU a prévu que la mise sur le marché de médicaments issus de ces traditions doit permettre un retour financier vers les ethnies dont ils proviennent ; de nouvelles pratiques éthiques régissent désormais les marchés. L’intérêt est de rendre accessible des remèdes à partir de ressources locales et dans la mesure du possible se soigner avec des produits naturels.

L'homme n'est rien sans ses traditions, son histoire, sa culture, sa flore environnante. C'est une réflexion que je développerais dans un autre article, mais je pense que chacun est adapté à sa flore locale. Si déjà chaque personne connaissait et respectait les plantes de son environnement avant de regarder vers des plantes du bout du monde, souvent sous l'effet d'une mode exotique et de termes fantaisistes comme super aliments, super remèdes, etc. Il faut raison garder, ces plantes endémiques font parties avant tout de l'environnement des autochtones et en priorité leur usage leur revient.

Rappelons ce chiffre, 75 % des résultats scientifiques confirment les usages traditionnels. D'où l'importance de préserver ce savoir. La déforestation, l'urbanisation galopante, le réchauffement climatique, l'appétit insatiable pour des produits exotiques dont l'efficacité reste à prouver et dont nos plantes locales n'ont rien à envier, outre de détruire des écosystèmes et des plantes dont le possible potentiel est perdu , menacent aussi ces cultures. C'est cette richesse qui offre à l'homme un immense corpus de connaissances médicales. Et cette richesse est loin d'être exhaustivement étudié. Une étude menée par l'Université d'Oxford a révélé que plus de 50 % des espèces végétales de notre planète ont été découverts et que 15 à 30 % des plantes à fleurs dans le monde sont encore à découvrir. Peut être les médicaments de demain.

Le centre de recherche botanique des Kews Gardens de Londres recense en 2017 dans son rapport 28 187 plantes aux propriétés médicinales dans le monde. L'éthnopharmacologie, la phytothérapie, c'est ce regard porté vers la tradition, avec les connaissances des anciens et vers l'avenir.

La pharmacologie, la toxicologie, l'ethnologie, la chimie, les études cliniques, la botanique, etc. la phytothérapie est une science multi disciplinaire et collégiale. Puisse s'en rappeler les charlatans, pseudo herboristes et autre pseudo scientifiques qui opposent la nature à la pharmacie, etc.pour récupérer la part d'un gâteau juteux. La phytothérapie n'a pas attendu leurs discours abscons pour s’intéresser aux savoirs des anciens. Au contraire, elle les préserve et le conforte.

Cessons cette stérile et infondé opposition binaire entre le monde des plantes, les traditions ancestrales et celui de la recherche pharmacologique. Privilégions les ponts entre toutes ces connaissances pour replacer l'homme, la tradition, les plantes, au centre de ces démarches car chacun a besoin de l'autre et aucun n'est supérieur à l'autre.

Pour approfondir le sujet, le lecteur curieux pourra se référer aux ouvrages suivants (des livres que je recommande chaudement) :

L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs
L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs
L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs
L'ethnopharmacologie, un pont entre les cultures et les savoirs

Liens internet :

http://www.ethnopharmacologia.org/

http://www.wikiphyto.org/wiki/Pervenche_de_Madagascar

http://www.wikiphyto.org/wiki/If_d’Europe

http://www.larecherche.fr/savoirs/dossier/paradoxale-saga-du-taxol-01-07-2000-70871

http://mastervrv.free.fr/cours/S1/RMA1/3.pdf

Série diffusé par ARTE "médecine d'ailleurs"

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